Le déplacement conceptuel par la langue :
La mondialisation des savoirs a permis la circulation rapide des concepts, des méthodes et des modèles de management à travers le monde. Les organisations africaines utilisent aujourd’hui quotidiennement des notions telles que le leadership, l’engagement, l’alignement stratégique, la transformation organisationnelle ou encore la performance.
Introduction
La plupart de ces concepts ont été élaborés dans des contextes historiques, culturels et linguistiques particuliers avant d’être diffusés à l’échelle internationale. Leur adoption dans les organisations africaines est souvent envisagée comme un processus de transfert ou d’adaptation. La question de la langue est alors généralement réduite à un enjeu de communication : comment transmettre un concept existant dans une autre langue ?
Cette approche repose sur une hypothèse implicite : le concept demeure identique, seule sa formulation change.
Les travaux menés au sein d’ARID invitent à interroger cette hypothèse.
Et si le passage d’une langue à une autre ne produisait pas seulement une traduction ? Et si la langue participait elle-même à la transformation du concept ?
Cette question constitue le point de départ de ce que nous proposons d’appeler le déplacement conceptuel par la langue.
La traduction comme transmission
Dans sa conception la plus classique, la traduction vise à préserver le sens d’un concept tout en le rendant accessible à un autre public. Un terme est remplacé par un autre terme supposé équivalent. Ainsi :
Même lorsque des équivalents locaux sont mobilisés, l’objectif reste généralement de conserver le sens initial. La traduction apparaît alors comme une opération de transmission. La langue est considérée comme un véhicule. Le concept est considéré comme stable.
Une hypothèse différente
Les expériences conduites dans le cadre du modèle AMOP ont progressivement conduit à une autre hypothèse. Lorsqu’un concept est reformulé dans une langue différente, il n’est pas simplement transporté d’un univers linguistique à un autre. Il rencontre :
Cette rencontre peut modifier le concept lui-même. Certaines dimensions deviennent plus visibles. D’autres perdent de leur importance. De nouvelles interprétations apparaissent. Le concept se déplace.
Définition du déplacement conceptuel par la langue
Nous définissons le déplacement conceptuel par la langue comme :
Le processus par lequel un concept, lorsqu’il est reformulé dans une autre langue, fait apparaître de nouvelles dimensions interprétatives liées aux représentations culturelles, relationnelles et historiques portées par cette langue.
Dans cette perspective, la traduction cesse d’être un simple exercice linguistique. Elle devient un acte de production de connaissances.
Le cas du modèle AMOP
Le modèle AMOP (Africa Model of Performance) constitue un terrain particulièrement intéressant pour observer ce phénomène. Dans le cadre d’un travail d’enracinement conceptuel, plusieurs notions fondamentales du modèle ont été reformulées en wolof. L’objectif initial était de rendre ces concepts plus accessibles. Le résultat a été différent. Les concepts ont commencé à évoluer.
Alignement et Dëppoo
Dans les approches classiques du management, l’alignement renvoie principalement à la cohérence entre les objectifs, les actions et les ressources. Lorsque ce concept est reformulé par le terme wolof Dëppoo, une dimension supplémentaire apparaît. Dëppoo ne renvoie pas uniquement à la cohérence. Le terme évoque également :
Le centre de gravité du concept se déplace. L’alignement devient également une qualité de relation.
Engagement et Bokk
Le même phénomène apparaît avec la notion d’engagement. Dans de nombreux contextes organisationnels, l’engagement est associé à l’implication individuelle ou à la mobilisation des collaborateurs. La reformulation en Bokk introduit une dimension différente. Bokk signifie :
L’engagement n’est plus seulement une attitude. Il devient une relation.
Rayonnement et Leer
Le terme rayonnement est souvent associé à la visibilité, à l’influence ou à la réputation. La reformulation en Leer fait apparaître une autre lecture. Leer renvoie à la lumière, à la clarté, à ce qui devient visible parce qu’il éclaire.
Le rayonnement cesse d’être uniquement un objectif stratégique. Il devient la conséquence naturelle d’une cohérence intérieure.
De Work to Walk à Banexxu ak Bokk
Le cas le plus révélateur demeure celui du principe Work to Walk. Dans sa formulation initiale, ce principe repose sur une chaîne simple :
S’épanouir → Développer → Satisfaire → S’engager.
Au cours du travail de reformulation en wolof, cette logique a progressivement évolué. Puis une nouvelle expression est apparue : Banexxu ak Bokk.
L’accent n’est plus mis principalement sur la progression organisationnelle. Le centre de gravité se déplace vers la relation, l’appartenance, la participation, la communauté. Le concept est reconfiguré par la langue qui l’accueille.
Les langues comme laboratoires conceptuels
Ces observations conduisent à une idée plus générale. Les langues africaines ne sont pas uniquement des patrimoines culturels. Elles constituent également des ressources intellectuelles. Elles permettent de :
Autrement dit, elles peuvent agir comme de véritables laboratoires conceptuels.
Implications pour le management africain
Cette réflexion ouvre plusieurs perspectives.
L’étude des langues africaines pourrait contribuer à l’émergence de nouveaux concepts organisationnels enracinés dans les réalités du continent.
Penser certains enjeux dans les langues locales pourrait favoriser une meilleure appropriation des démarches de transformation.
Les langues africaines pourraient devenir des outils de conceptualisation et non uniquement des supports de vulgarisation.
Conclusion
Le déplacement conceptuel par la langue invite à repenser le rôle des langues dans la production des savoirs organisationnels. Les langues ne se contentent pas de transmettre les concepts. Elles peuvent contribuer à leur transformation.
L’expérience menée autour de Dëppoo, Bokk, Leer ou encore Banexxu ak Bokk suggère que les langues africaines disposent d’un potentiel encore largement inexploré pour penser l’organisation, le leadership et l’action collective.
L’enjeu n’est donc pas seulement de traduire les modèles existants. Il s’agit également de reconnaître que de nouveaux concepts peuvent émerger à partir des langues qui donnent sens à l’expérience vécue des organisations.
Dans cette perspective, les langues africaines apparaissent non seulement comme des héritages à préserver, mais également comme des ressources stratégiques pour la production de savoirs contemporains.
